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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 22:40


Sivas, ville de 250 000 habitants, est située sur un plateau à 1280 m d'altitude. Pas la moindre montagne à l'horizon, juste un immense plateau désertique que j'imagine balayé par les vents d'hiver. Mais pour l'instant, c'est l'été, nous sommes à la mi-juillet et je peux profiter d'une fraîcheur relative, environ 25-30 degrés.

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La carte de la Turquie avec Sivas en point de mire.


A la Maison des Enseignants, j'ai la chance de rencontrer Halid qui se propose de me faire visiter la ville. Etudiant dans la province de Bartın (près d'Amasra), il est de retour dans sa ville natale pendant les vacances scolaires. La rencontre s'est faite de façon tout à fait fortuite. Il passait tout simplement dans la rue quand on lui a demandé s'il pouvait venir traduire les propos du réceptionniste pour moi. Bientôt, nous sommes rejoints par Ahmet, le frère de Halid, au regard bleu azur, assez surprenant dans cette contrée.

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Halid, à droite, et son frère Ahmet.


Ils vont me servir de guides tout au long de la journée. La visite commence par le centre-ville. Les constructions modernes offrent bien peu d'intérêt mais il y du monde partout et il règne une ambiance bon enfant. Halid me prévient cependant que Sivas reste une ville extrêmement conservatrice et qu'il n'y a pas grand chose à faire pour les jeunes, "une seule discothèque pour toute la ville", se plaignent-ils.

Mes hôtes m'emmènent ensuite voir les monuments seldjoukides de la ville. Les Turcs seldjoukides, venant de Perse sont ceux qui ont mis fin à l'Empire byzantin et occupé une grande partie de l'Anatolie entre le XIe et le début du XIIe siècle.  Ils ont laissé derrière eux quantité de monuments à l'architecture remarquable. Malheureusement, ma déception est grande car la plupart des édifices  est fermé pour cause de restauration. Seules l'école coranique Bürüciye (aujourd'hui occupée par un jardin à thé !) et l'Ulu Camii (Grande Mosquée) sont ouvertes au public.

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La Grande Mosquée (1197) et son minaret incliné (1213).


Bien que souvent remaniée au fil des siècles et coiffée d'un toit moderne, la Grande Mosquée n'en est pas moins le plus vieil édifice de la ville. Ses piliers sont debout depuis plus de huit cents ans.

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La grande salle de prière et ses 50 piliers.


Alors que nous entrons dans la mosquée, nous entendons un murmure au loin. Tout près du minbar (chaire à prêcher), un vieux barbu tient un discours devant un auditoire silencieux et attentif, composé de deux ou trois personnes assises en cercle autour de lui. Nous nous approchons et bientôt, nous nous trouvons mêlés à ce qui semble être un débat théologique. S'adressant à Halid, il demande :
- Et toi, qui est-ce qui t'as créé?
- Allah, répond Halid.
- Qui a créé tes yeux pour que tu puisses voir ? Qui a créé tes oreilles pour que tu puisses entendre ? Et qui a créé ta bouche pour que tu puisses parler ?
A chaque fois, Halid répond par un "Allah " plein d'humilité tandis que les autres membres de l'assistance opinent du chef. Mais bientôt, le regard du vieux barbu se porte sur moi et je sens que je vais être interrogé à mon tour...

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Le minbar de la Grande Mosquée.


Ca ne manque pas.
- Et toi, qui est-ce qui t'as créé ? Qui a créé tes yeux pour que tu puisses voir ? Qui a créé tes oreilles pour que tu puisses entendre ? Et qui a créé ta bouche pour que tu puisses parler ?
Et là, je ne sais pas ce qui me prend, je réponds :
- Ma mère !
Les mots sont sortis de ma bouche. Trop tard. Je réalise que je viens de gaffer. Alors que Halid traduit mes paroles, j'imagine la réaction probable que va susciter ma réponse insensée en ce lieu hautement symbolique qu'est la mosquée au coeur d'une ville réputée conservatrice... C'est de la pure provocation, je vais me faire lyncher !
Mais, à ma grande surprise, le vieux barbu éclate de rire. Les autres aussi. Ouf ! Je l'ai échappé belle...

La suite de la conversation montrera que, non seulement mon vieux barbu, malgré son air sévère, a beaucoup d'humour, mais qu'il fait preuve d'une grande ouverture d'esprit. Il conclura d'ailleurs par cet avis que je partage tout à fait : "Quelle que soit notre religion, nous sommes tous frères et soeurs". Et comme pour sceller notre nouvelle amitié, il m'offrira même un tesbih, un chapelet musulman qui me suivra tout au long de mon périple à travers la Turquie. Depuis, je le garde précieusement chez moi, en souvenir de cette rencontre peu banale...

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Durmuş Şeftali m'offrant un chapelet musulman.


A deux pas de la Grande Mosquée, se trouve un vieux cimetière. Les entrelacs sculptés sur les pierres au-dessus de la grille d'entrée semblent témoigner de l'ancienneté du lieu.

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L'entrée de l'ancien cimetière.


Deux mots écrits en arabe y figurent : Mohamed à gauche et Allah à droite. Ces deux inscriptions sont compréhensibles de tous, même si l'arabe a été abandonné au profit de l'alphabet occidental dans les années 1920, après la guerre d'Indépendance, selon la volonté d'Atatürk.

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Un détail du linteau de la porte d'entrée avec l'inscription "Allah".


Par la grille, aujourd'hui fermée à clé, on peut voir une dizaine de tombes. Les pierres tombales surmontées d'un turban sont celles des hommes. Par contre, je n'ai pas d'explication pour le rouge des kavuk (bonnet ottoman), couleur assez inhabituelle dans un cimetière turc.

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Les tombes musulmanes de l'ancien cimetière.


Pour remercier mes nouveaux amis de leur gentillesse, je les invite à venir découvrir le musée de la ville avec moi. Ca tombe bien car, bien que Sivas soit leur ville natale, ils ne l'ont jamais vu ! On y découvre des tapis dont certains sont très anciens, différents objets de la vie quotidienne et, à l'étage, la salle des Congrès où Atatürk et ses partisans ont élaboré les plans de la guerre qui allait mener le pays à l'indépendance.

Après la visite du musée, nous décidons de faire une pause. Nous nous installons à l'étage d'un ancien caravansérail en plein centre-ville, apparemment l'endroit préféré de mes hôtes pour se détendre. Ils m'initient au backgammon, un jeu très prisé dans le pays tout comme les dominos. Nous passons un moment fort agréable à jouer et boire du thé.

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Halid et son frère Ahmet jouant au backgammon.


Plus tard, alors que le soleil se couche sur le plateau de Sivas, nous allons voir la Medrese Gök (Ecole Coranique Bleue). Mais là encore, l'édifice est en cours de restauration et nous n'y avons pas accès. Seule, la façade, ornée de motifs sculptés et de faïence bleue, est visible. Les derniers rayons du soleil mettent en valeur ce magnifique monument qui, une fois restauré, vaudra certainement une visite.

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La Medrese Gök érigée en 1271.


Je ne suis pas sûr de me souvenir des règles du backgammon, mais j'aurais plaisir à refaire une partie avec Halid et Ahmet, mes compagnons d'un jour. Sivas n'est peut-être pas une étape exceptionnelle dans mon parcours vers l'Est du pays mais l'amitié qu'ils m'ont témoignée a rendu cette journée mémorable.

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Published by Hubert Longépé - dans Anatolie centrale
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commentaires

Valérie de familyblog 08/11/2010 14:32


très interessant ton reportage
bon lundi
val


Hubert Longépé 09/11/2010 21:03



Merci, c'est sympa d'envoyer un petit mot gentil... Ca fait toujours plaisir.



Nina d'İstanbul 16/02/2009 14:45

D'un point de vue couleurs .. le rouge des Kavuk est habituellement réservé à un groupe des Mehter..
Mais Comme le dit Nat, c'est à Creuser.

Bonne journée

Nat 16/02/2009 11:08

Etonnantes en effet, ces tombes aux turbans rouges... il va falloir que je me renseigne quant à la signification de cette couleur... si signification il y a. J'aurais bien aimé assister à cette entrevue originale dans la mosquée ! Il y avait aussi un certain nombre de travaux lors de mon passage en septembre 2007.