Dimanche 1 novembre 2009


Gaziantep (Antep la victorieuse) doit son nom aux actes de résistance de ses habitants contre les Alliés au lendemain de la Première Guerre mondiale. Les forces franco-italo-britanniques étaient alors présentes sur le territoire turc pour faire appliquer le Traité de Sèvres (1920) qui prévoyait le démantèlement de l'Empire ottoman, la création d'une Arménie indépendante dans le Nord-Est et d'un Kurdistan autonome dans le Sud-Est. Ce traité ne sera finalement jamais ratifié par l'ensemble de ses signataires...


La carte de la Turquie avec Gaziantep en point de mire.


Dans le centre de la ville se dresse le château fondé au VIe siècle et remanié par les Seldjoukides aux XIIe et XIIIe siècles. Il a survécu aux aléas de l'histoire et se présente fièrement sur un tertre qui semble artificiel. Je ne peux malheureusement pas le visiter car il est en cours de restauration.


Le château (VIe-XIIIe siècles).


Je me dirige alors vers le Musée ethnographique Hasan Süzer. J'y trouve quelques stèles dignes d'intérêt comme celle-ci, évoquant le passé polythéiste de la région.


Teshup, dieu de la Foudre, tenant une hache et un trident (750-700 av. J.-C.).


Ou encore celle-là, montrant le roi mésopotamien Antiochos Commagène qui se croyait l'égal des dieux.


Antiochos serrant la main d'Apollon (60-40 av. J.-C.).


Une autre stèle témoigne du passé chrétien de l'Anatolie à l'époque byzantine.


Deux moines chrétiens (IIe siècle).


Le Musée archéologique, lui, abrite quelques-unes des plus belles mosaïques au monde. Parmi celles-ci, un visage énigmatique. Certains ont cru reconnaître le portrait d'Alexandre le Grand, d'autres, celui de Gaïa, une déesse identifiée à la Terre-Mère. En attendant une preuve tangible, on l'appelle tout simplement "La Bohémienne" à cause de sa coiffe et de ses cheveux désordonnés.


"La Bohémienne" (IIe siècle).


D'autres mosaïques se distinguent par leur composition et leurs couleurs. Beaucoup sont miraculeusement intactes.


Achille envoyé à la guerre de Troie par Odyssée (fin IIe siècle).


On y trouve des scènes de la mythologie grecque nous renvoyant à notre propre histoire. Ici, Europa, en se laissant séduire par Zeus, le dieu des Dieux, gagnera la célébrité éternelle en donnant son nom à un continent.


Zeus, sous les traits d'un taureau, emportant Europa sur son dos (IIe-IIIe siècle).


Toutes ces mosaïques proviennent de Zeugma, une cité antique construite sur les rives de l'Euphrate, non loin d'ici. Alors que le site est menacé par la construction du barrage de Birecik en 1995, des fouilles sont entreprises d'urgence. Elles vont permettre de mettre au jour de nombreux bâtiments importants (temples, théâtre, nécropole) et de grandes demeures romaines.


Aphrodite traversant la mer à bord d'une coquille d'huître (fin IIe-début IIIe siècle).


Les archéologues, conscients de l'intérêt exceptionnel des peintures murales et des mosaïques découvertes sur place,
 les prélèvent pour les mettre à l'abri dans le musée archéologique de Gaziantep et se dépêchent de protéger le site avant la mise en eau du barrage en l'an 2000.


Océan et son épouse Téthys, deux divinités marines (IIe-IIIe siècle).


Malheureusement, quelques années plus tard, lors de la première vidange du réservoir, ils ne pourront que constater les dégâts. Le site, malgré les précautions prises, a grandement souffert de l'inondation et est quasiment détruit. Il nous reste seulement ces quelques chefs-d'oeuvre...


Euphrate, dieu des Rivières (IIe-IIIe siècle).


Dans le quartier du bazar, je m'arrête devant un fırın (four) dont les pide, sorte de pains plats qui se consomment nature ou garnis, me paraissent délicieux.


Les pide sortant du four.


On m'invite à l'intérieur et on m'offre le thé. J'ai alors tout le loisir de regarder les mitrons en train de travailler la pâte.


L'artisan-boulanger et ses mitrons au travail.


Tandis que j'observe l'artisan-boulanger, je le vois cracher dans le four. Il m'explique que c'est juste pour vérifier qu'il est à bonne température ! Ah bon...


L'artisan-boulanger devant son four à pain.


Gaziantep est la capitale de la pistache (12 % de la production mondiale vient de Turquie). A ce titre, on y trouve les meilleurs desserts à base de pistache qui soient. Ici, du kadayıf, une pâtisserie dont la pâte, très fine, ressemble à des cheveux d’ange.


La préparation du kadayıf.


Est-il nécessaire de préciser combien c'est délicieux ?


Le kadayıf sortant du four.


Les baklavas de Gaziantep sont également exceptionnels et que dire de la glace à la pistache ? C'est certain, si vous passez à Gaziantep, votre estomac vous en sera éternellement reconnaissant...

Par Hubert Longépé - Publié dans : Anatolie orientale
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Dimanche 25 octobre 2009


Halfeti est un village de la vallée de l'Euphrate dont l'existence s'est trouvé transformée en l'an 2000 après la mise en eau du barrage de Birecik à 40 km en aval. Ce barrage fait partie d'un vaste programme d'aménagement du Sud-Est anatolien (projet GAP) dont le but principal est d'irriguer 1,7 million d'hectares de terres arides grâce à la construction de 22 barrages sur le Tigre et l'Euphrate.


La carte de la Turquie avec Halfeti en point de mire.


Alors que nous approchons d'Halfeti, je montre une photo de "Capitaine Mehmet" au chauffeur du minibus. Je dois le retrouver afin de lui remettre des photos de la part de Nathalie, mon amie d'Istanbul. Il le connaît. D'ailleurs, tout le monde le connaît ici car c'est l'officier de la capitainerie du petit port d'Halfeti. Le chauffeur me dépose alors directement sur le quai tandis que quelqu'un va le prévenir. C'est ainsi que je fais la connaissance de ce tout petit bonhomme au grand coeur.


"Capitaine Mehmet" posant devant son bateau.


En tant qu'ami de Nathalie, il est hors de question que j'aille à l'hôtel. Il m'invite donc à venir manger et passer la nuit chez lui dans sa famille. Rendez-vous est donc pris pour le soir. En attendant, il me propose une balade en bateau avec son fils. J'accepte volontiers cette promenade sur l'eau, d'autant que la journée a été très chaude.

C'est donc en bateau, par une belle fin d'après-midi, que je découvre le village d'Halfeti, ses maisons en pierre de couleur ocre et sa mosquée... baignant dans les eaux !


La mosquée baignant dans les eaux.


En fait, c'est toute une partie du village qui, après la mise en eau du barrage, s'est trouvée engloutie. A l'époque, de nombreux habitants ont été obligés de déménager. Ils ont été relogés dans de nouvelles maisons construites pour eux un peu plus haut sur le plateau. Aujourd'hui, le visage d'Halfeti a changé mais le charme du village, blotti au pied de la falaise, est resté intact.


Halfeti sur les bords de l'Euphrate.


Nous voilà donc partis en balade sur ce fleuve mythique qui a vu naître quelques unes des plus anciennes civilisations du monde.


La vallée de l'Euphrate, berceau de la civilisation.


Notre embarcation évolue dans un paysage splendide. De chaque côté, des falaises abruptes semblent plonger dans l'eau. C'est le plus jeune des fils de "Capitaine Mehmet" qui tient la barre.


A bord, deux des fils de "Capitaine Mehmet" (au centre) et trois amis de la famille.


Bientôt, sur notre gauche apparaît l'ancienne citadelle de Rumkale. Sa position stratégique était connue dès l'Antiquité. Etablie sur une crête, au confluent de l'Euphrate et d'un de ses affluents, elle permettait de contrôler le trafic fluvial.


L'ancienne citadelle de Rumkale.


Nous décidons d'y faire une halte et accostons au pied de la falaise. L'accès se fait par un petit chemin escarpé taillé dans le roc. Une fois arrivé au niveau des ruines, on découvre une superbe vue sur la vallée de l'Euphrate.


La vallée de l'Euphrate et le chemin d'accès à la citadelle.


Le site est truffé de petites cavernes, en fait d’anciennes maisons troglodytiques, et de vestiges anciens.


Vue sur le Merzumen, un affluent de l'Euphrate.


Nous remontons à bord de notre embarcation et continuons notre promenade sur le fleuve. Un peu plus au Nord, sur la rive opposée, se trouve le village fantôme de Savaşhan. 400 habitants avant le barrage, un seul aujourd'hui... La route étant noyée sous les eaux, le village n'est aujourd'hui accessible qu'en bateau.


Le village fantôme de Savaşhan.


Les maisons sont abandonnées depuis une dizaine d'années et déjà, la végétation prends le dessus. Et dans le paysage aride de cette vallée engloutie, une image surréaliste : celle de la mosquée dont seul le minaret pointe hors de l'eau...


Le minaret de la mosquée de Savaşhan.


Mais l'heure avance et il nous faut songer à faire demi-tour. Yasin, pourtant habitué à emmener les touristes sur le fleuve, ne se lasse pas du paysage.


Yasin, à la proue du bateau lors du second passage devant les ruines de Rumkale.


Rendez-vous est pris le lendemain pour une nouvelle promenade en bateau, vers le Sud cette fois-ci. Nous partons de bon matin. Je suis seul à bord avec Yasin.


La lumière du matin sur les falaises abruptes.


De temps à autre, sur les rives apparaissent quelques hameaux abandonnés. Sur les hauteurs, des trous dans la falaise révèlent l'existence de nombreuses maisons troglodytiques.


Un hameau abandonné et d'anciennes maisons troglodytiques.


Au bout de deux heures de route, nous arrivons à hauteur d'un village de plus grande importance. Quelques rares habitants y vivent encore, préférant vivre loin de tout mais chez eux plutôt que sur le plateau, coupés de leurs racines.


Le village de Gümüşkaya köyü.


Et là, en contrebas des dernières maisons, à l'entrée d'une petite baie, une vision bien étrange.
Celle d'un minaret pointant sa flèche hors de l'eau, comme un dernier salut au ciel...


Le minaret de l'ancienne mosquée.


Sur le chemin du retour, Yasin me confie la barre, à charge pour moi de ramener le bateau à bon port... Pendant ce temps-là, lui, fait la sieste ! Me voilà ainsi promu, l'espace de deux heures, "capitaine" sur le fleuve mythique de l'Euphrate, ce dont je ne suis pas peu fier...


"Capitaine Hubert" à la barre.


L'aménagement du Sud-Est anatolien n'est pas sans conséquences. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été contraintes de quitter leur maison. L'environnement a subi des dommages irréversibles. De nombreux sites archéologiques ont disparu, noyés sous les eaux, et d'autres devraient subir le même sort car le plan d'aménagement, malgré les controverses et les retards, se poursuit encore aujourd'hui.


Les barrages déjà en service (en noir) et les quatre barrages restant à construire (en jaune).


Enfin, autre problème, et non des moindres, l'exploitation intense du Tigre et de l'Euphrate engendre des tensions avec les pays voisins situés en aval,
 la Syrie et l'Irak, pour qui ces deux fleuves sont vitaux. Demain, bien plus que le pétrole, l'eau risque d'être une source de conflits dans cette région du globe...

Par Hubert Longépé - Publié dans : Anatolie orientale
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Dimanche 18 octobre 2009


Harran est cité dans le livre de la Genèse. Abraham y aurait résidé quelques temps sur le chemin qui allait le conduire d'Ur (dans le Sud de l'Iraq actuel) au pays de Canaan, la Terre Promise. Situé au croisement de plusieurs routes caravanières menant en Syrie, c'était un important carrefour commercial.


La carte de la Turquie avec Harran en point de mire.


Aujourd'hui, c'est un village paisible de la plaine mésopotamienne transformée, ces dernières années, en une plaine fertile grâce à l'irrigation. On a fait venir l'eau de l'Euphrate (à une centaine de kilomètres) pour y cultiver le coton. Quand j'arrive en fin de matinée, la chaleur y est accablante (entre 45 et 50°C) et les habitants sont cloîtrés chez eux.


Harran au milieu des champs de coton.


L'étudiant rencontré dans le minibus pour Harran me présente à son jeune frère qui se propose de me servir de guide. J'accepte bien volontiers. Quand celui-ci me dit son nom, je souris. Ibrahim (Abraham), quelle coïncidence... Après une petite collation sur le seuil ombragé de leur maison, la visite commence par le château. Il est malheureusement en très mauvais état. Seules subsistent deux des quatre tours d'angle d'origine.


Une des tours d'angle polygonales du château (XIVe siècle).


Aucun panneau en interdit l'accès et malgré le danger évident d'effondrement, je décide de suivre mon jeune guide à travers les ruines...


Les fragiles arcades du château.


La citadelle aurait été construite à l'emplacement d'un temple dédié à Sîn (dieu de la Lune). Certains pensent que son culte s'est poursuivi dans une des salles du château. C'est ainsi que le polythéisme aurait perduré dans la région jusqu'au IXe siècle.


Les salles voûtées du château.


Entre temps, une religion monothéiste gagna du terrain : l'islam. Des mosquées furent construites un peu partout. La Grande Mosquée d'Harran serait la plus ancienne de toute l'Anatolie puisque édifiée dès le VIIIe siècle. Malheureusement, il n'en reste presque rien aujourd'hui.


Les ruines de la Grande Mosquée (VIIIe siècle).


On peut seulement voir un minaret carré, assez inhabituel en Turquie, ainsi qu'un porche d'entrée ouvragé.


La porte ouvragée et le minaret de la Grande mosquée.


Mais ce qui étonne le plus ici, ce sont les maisons "trulli" en forme de termitières que l'on trouve partout dans le village.


Les maisons coniques de Harran.


Construites de pierres et d'argile, elles sont tout à fait adaptées au climat de la région. Elles sont généralement intégrées dans un mur qui ceinture une cour et ne présentent aucune ouverture côté rue.


Les maisons coniques côté rue.


Cette architecture serait apparue au IIIe siècle av. J.-C. en réponse à la pénurie de bois qui existait à l'époque. Le pays étant par ailleurs riche en pierres et en briques, grâce aux ruines environnantes, les gens se sont mis à construire ce style d'habitation. Uniques en Turquie, on les rencontre également dans le Nord de la Syrie et dans le Sud de l'Italie (région des Pouilles).


Les maisons coniques côté cour.


Ces constructions servent-elles de lieu d'habitation encore aujourd'hui ? Il semblerait que non. Certaines sont utilisées pour entreposer machine à laver et autres appareils ménagers, et d'autres, pour abriter les animaux (volailles, bovins).


Les bovins à l'abri du soleil sous les abris coniques.


Dans l'une d'entre elles, on peut même prendre un verre, c'est l'annexe du café du château ! La température n'est guère plus basse qu'à l'extérieur mais au moins, on est à l'ombre. Alors que je m'apprête à commander des boissons fraîches pour Ibrahim et moi-même, le cafetier s'empresse de m'affubler d'un chèche qu'il espère me vendre. Bon, va pour la photo...


Mon jeune guide Ibrahim et le cafetier à l'intérieur d'une maison conique.


En général, les gens préfèrent loger dans les bâtiments rectangulaires à toit plat, plus facile à aménager. A l'intérieur, on y trouve une pièce climatisée qui permet d'échapper à la grosse chaleur du milieu de journée.


La cour d'une maison.


Au milieu de la cour trône souvent un taht, sorte de lit surélevé. C'est là que la famille, parents et enfants, passe la nuit.


Le lit surélevé devant la maison d'habitation.


On y installe quelques tapis pour profiter ainsi d'une nuit au grand air, ce qui est toujours préférable à la chaleur étouffante des maisons. Outre le confort relatif (j'ai testé une fois), cela suppose se coucher et se lever comme le soleil...


Le taht et les tapis pour le soir.


Alors, Harran est-il un village hors du temps ? Non, si l'on considère la modernité de l'équipement de certaines maisons (air climatisé, appareils ménagers, TV par satellite... etc.). Oui, si l'on considère les rues de terre battue et ces fameuses maisons coniques en terre glaise. Celà donne au visiteur l'impression d'être revenu, l'espace d'un instant, 2000 ans en arrière, ce qui ne sera pas pour lui déplaire...

Par Hubert Longépé - Publié dans : Anatolie orientale
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Dimanche 11 octobre 2009


La ville de Şanlıurfa (Urfa la Glorieuse), plus simplement appelée Urfa, n'est autre que l'ancienne Edesse où, selon la légende, Adam et Eve auraient séjourné. Elle est également associée à Ur où, selon la Bible, le prophète Abraham aurait vu le jour. C'est l'un des plus importants sites religieux et historiques de Turquie.


La carte de la Turquie avec Şanlıurfa en point de mire.


Dressée sur une colline, l'imposante citadelle domine la ville. La date de sa construction est incertaine mais on sait qu'elle a été occupée dès l'époque hellénistique par les troupes d'Alexandre le Grand venues de Macédoine (IVe siècle av. J.-C.). Elle sera remaniée plusieurs fois au fil des siècles, notamment par les Croisés (début XIIe siècle) qui feront de la ville, la capitale d'une principauté latine qui subsistera jusqu'en 1144 : le comté d'Edesse.


La citadelle d'Urfa perchée sur une colline.


Mis à part les remparts, il ne reste presque rien de la forteresse. Seules deux colonnes ont résisté au temps et aux vicissitudes de l'histoire. De là, la vue sur Urfa et les environs est spectaculaire.


La vue sur la ville depuis la forteresse.


Juste en contrebas, au pied de l'escalier menant au château, se trouve le sanctuaire du Dergah, un ensemble de mosquées et de jardins dédié à Abraham, prophète majeur chez les musulmans.


La Mosquée Mevlid-i Halil de style ottoman (1986).


La Mosquée Mevlid-i Halil, construite récemment, marque l'emplacement d'un site exceptionnel. C'est ici, dans une grotte creusée dans la falaise, que serait né le prophète Abraham. Chaque année, des milliers de pèlerins viennent se recueillir à cet endroit. Pour accéder à la grotte, il faut traverser la cour à colonnades de la mosquée et passer sous une des arcades. Une seule entrée mais deux portes : une pour les femmes et une autre pour les hommes.


La cour à colonnades et les deux portes d'entrée de la grotte (sous l'arcade de droite).


Une fois la porte franchie, un porche placé très bas oblige les pèlerins à s'incliner. On accède alors au saint des saints, la grotte d'Abraham. A travers la vitre qui en condamne l'accès, on peut voir une petite salle entourée de bancs de pierre. Une source, aux vertus soi-disant curatives, coule à flots depuis la cavité. Les pèlerins, accroupis autour de l'eau précieuse, s'en aspergent le visage et en boivent de grandes lampées.


La grotte d'Abraham.


La légende raconte qu'Abraham naquit dans cette grotte et qu'il y vécut caché jusqu'à l'âge de sept ans pour échapper aux soldats du roi Nemrod (ce dernier avait décidé de faire tuer tous les nouveaux-nés après qu'un songe lui eut révélé que l'un d'entre eux deviendrait plus puissant que lui). Parvenu à l'âge adulte, Abraham lutta contre l'idolâtrie. Il se mit à détruire les représentations des dieux païens vénérés par les mésopotamiens.


Un roi mésopotamien devant trois divinités : Ishtar (Vénus), Shamash (Soleil) et Sîn (Lune) (stèle du XIe siècle av. J.-C.).


Trois statuettes d'Ishtar, déesse de l'Amour et de la Fertilité.


Pour le punir de cette offense, le roi Nemrod le fit arrêter et immoler sur un bûcher. Mais Dieu transforma le feu en eau et les braises en poissons. Abraham fut projeté en l'air depuis la colline où se dresse aujourd'hui la forteresse et retomba sain et sauf, à quelques centaines de mètres de là, sur un lit de roses. La mosquée Halilur Rahman marque l'emplacement de cet endroit sacré.


La mosquée Halilur Rahman, en fait, une ancienne église byzantine (début XIIIe siècle).


Les jardins, aménagés en roseraie, ainsi que deux plans d'eau rectangulaires peuplés de carpes, se veulent la représentation symbolique de cette légende.


L'un des deux plans d'eau et le mur à arcades de la mosquée Rızvaniye Vakfı (1716).


Les carpes sont considérées comme sacrées et la croyance populaire veut que quiconque en attrape une devienne immédiatement aveugle...


Le jeu favori des pèlerins et autres visiteurs : nourrir les carpes.


Non loin de là, dans un parc du sud-ouest de la ville, se trouve un autre site religieux d'importance : la grotte du prophète Job.


Le pavillon abritant la grotte de Job.


Autre prophète, autre légende... Celle-ci raconte qu'Eyyüp (Job), un homme pieux et fortuné, se vit accablé de malheur par Iblis (Satan) qui voulait ainsi ébranler sa foi en Dieu. Il perdit ses enfants, sa santé et sa richesse (d'où l'expression "être pauvre comme Job"). Il se retira alors dans une grotte où il attendit patiemment en priant Dieu.


La grotte de Job.


Au bout de sept ans, il retrouva ses enfants, ses biens et recouvra la santé grâce à une source qu'il fit jaillir en frappant le sol du talon. On peut aujourd'hui voir le puits abritant cette source à quelques pas de la grotte.


Le puits marquant l'emplacement de la source de Job.


Les pèlerins qui visitent ce site unique, viennent se recueillir et prier dans la grotte ou la mosquée annexe en espérant acquérir un peu de la patience du prophète Job et peut-être retrouver santé et richesse...

Les légendes entourant Urfa sont nombreuses et fascinantes mais on peut se demander si elles sont fondées. Alors, mythe ou réalité ? Urfa est-elle vraiment le lieu de l'antique Ur qui a vu naître le prophète Abraham et donc le monothéisme dont sont issues nos religions juive, chrétienne et musulmane ? Certains pensent que non, arguant que la ville d'Ur est située beaucoup plus au Sud (dans le Sud de l'Iraq actuel). D'autres remettent en question l'existence même d'Abraham et pensent qu'il s'agit d'un mythe. Quoiqu'il en soit, on ne peut mettre en doute l'authenticité de la foi de ces pèlerins qui viennent par milliers chaque année prier à Urfa...

Par Hubert Longépé - Publié dans : Anatolie orientale
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Dimanche 4 octobre 2009


Situé au coeur d'un parc national dans les montagnes du Taurus qui culminent à plus de 2000 mètres,  le Mont Nemrut (Nemrut Dağı) est à juste titre le site phare de la Turquie orientale. Mais j'ai bien failli ne jamais le voir... Vitesse excessive, virages à la corde et dépassements dangereux, le chauffeur du minibus qui nous emmène à Kâhta (ça ne s'invente pas) ne nous aura rien épargné. Quand je pense que mes proches s'inquiètent pour moi suite à l'attentat perpétré un mois plus tôt à Istanbul (le 9 juillet 2008), ils ne se doutent pas que je risque davantage sur les petites routes de l'arrière-pays...


La carte de la Turquie avec le parc national du Mont Nemrut en point de mire.


Je passe la nuit dans un petit hôtel juste à l'entrée du parc et le lendemain, je fais l'ascension à pied (2 heures). En arrivant sur le site de très bon matin (bien avant les premiers touristes), je peux profiter pleinement du lieu. La surprise est totale. Tout en haut, sur le sommet de la montagne, au milieu d'un paysage aride, se profile une tombe monumentale digne des Pharaons de l'ancienne Egypte. Il s'agit d'un gigantesque tumulus de forme pyramidale datant de l'époque préromaine.


Le Mont Nemrut et son sommet artificiel.


Les pierres concassées ont été entassées là pour former un monticule de 50 m de haut (et sans doute encore plus haut à l'époque). De chaque côté du tumulus, deux plateformes ont été aménagées, une à l'Est, et une autre à l'Ouest. Sur chacune d'elles, on trouve des restes de temples ainsi que des statues colossales d'environ 8 mètres de haut.


Les statues colossales trônant devant le tumulus sur la plateforme Est.


Des séismes ont décapité les statues et les têtes gisent désormais sur le sol. Il est prévu de les replacer sur les corps mais en attendant, on s'est contenté de les redresser et de les caler avec des pierres. Elles restent néanmoins impressionnantes (entre 1,40 m et 2,50 m de haut).


Les têtes des statues gisant sur le sol.


Mais qui donc est enterré ici ? Quel personnage important a mérité que l'on érige une montagne pour lui ?

C'est un ingénieur allemand qui découvre le site par hasard en 1881 alors qu'il parcourt la région dans le but d'établir des voies de communication pour le compte des Ottomans. Il faudra attendre les années 1950 pour entreprendre des fouilles et percer enfin le mystère...


Antiochos Ier Commagène et Héraclès.


On sait aujourd'hui qu'il s'agit d'Antiochos Ier Commagène, un roi qui vécut au 1er siècle avant J.-C. Il régna sur un territoire riche et fertile d'une grande importance stratégique puisqu'à l'époque, il marquait la frontière Est de l'Empire romain et la frontière Ouest de l'Empire parthe.


Kartal, le faucon et Aslan, le lion.


Ce roi, quelque peu mégalomane, se prétendait l'égal des grands rois-dieux du passé. Pour son repos éternel, il lui fallait donc trouver un endroit à la hauteur de sa "grandeur". Et quel meilleur endroit que le sommet d'une montagne ?


Les restes d'un temple sur la plateforme Est dominant la montagne.


C'est ainsi qu'il ordonna la construction des temples et du tertre funéraire que l'on peut voir aujourd'hui. On peut d'ailleurs penser que sa tombe, ainsi que celle de certains membres de sa famille se trouvent toujours sous ces tonnes de pierres...


D'autres têtes colossales devant le tumulus sur la plateforme Ouest.


Il fit sculpter des statues de lui-même et des dieux ("sa famille", selon lui) et les fit installer au sommet du Mont Nemrut. Parmi les dieux représentés, on trouve Zeus (dieu du Ciel et maître des dieux), Héraclès (Hercule chez les Romains), Apollon (dieu de la Beauté, de la Lumière et des Arts), Tyché (divinité du Destin), Hermès (dieu du Commerce et des Voyages)... etc.


Les têtes de Zeus, Apollon et Kartal, le faucon.


Le visage d'Hermès.


Sur la plateforme Ouest, on trouve également des stèles de basalte provenant d'un temple aujourd'hui détruit. Elles représentent différents rois perses et grecs dont Antiochos se prétendait "l'héritier".


Une procession d'antiques rois perses et grecs.


Détail d'une stèle.


A quelques kilomètres de là, se trouve un autre tumulus (Karakuş Tümülüs). Lui aussi abriterait des tombes. Il est entouré de colonnes qui marquent l'emplacement d'anciens temples. Ces derniers ont disparu car les Romains en ont utilisé les pierres pour construire différents édifices, notamment un pont dont nous parlerons plus loin.


Les restes d'un temple avec au loin, le sommet artificiel du Mont Nemrut.


Tout comme au Mont Nemrut, on a élevé un pic artificiel de rocs concassés. Une inscription trouvée sur l'une des colonnes laisse à penser qu'il s'agit  de la sépulture de parents du roi Mithridate II (1er siècle av. J.-C).


Les deux colonnes (l'une coiffée d'un lion) devant le tumulus.


Une troisième colonne (surmontée d'un aigle) de l'autre côté du tumulus.


A dix kilomètres de là, juste à l'entrée de gorges creusées dans le calcaire, on peut admirer un magnifique pont romain en dos-d'âne.


La rivière Cendere et le pont romain (IIe siècle).


Il a été construit avec les pierres taillées provenant des temples évoqués plus haut. Sur les quatre colonnes corinthiennes d'origine, trois sont encore debout.


Les colonnes corinthiennes du pont.


La magie de ces lieux est indéniable, en particulier le sommet du Mont Nemrut au petit matin. Le fait de se retrouver seul permet de mieux "s'approprier" le site et de mieux en ressentir l'atmosphère mystique. Et puis ces tumulus n'ont pas encore révélé tout leur mystère. Qui sait ce qu'on trouvera un jour sous ces tonnes de pierres ?

Par Hubert Longépé - Publié dans : Anatolie orientale
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